Reconquête, reconquista… Éric Zemmour se lance dans la campagne présidentielle au nom de la « reconquête de notre identité » et de « notre sécurité ». Mais n’est pas le Cid qui veut.
La chronique d’Alain Cabantous.

«Oui, la Reconquête est lancée ! La reconquête de notre économie, La reconquête de notre sécurité, la reconquête de notre identité, la reconquête de notre souveraineté, la reconquête de notre pays ! Nous partons à la reconquête de nos villages abandonnés, de notre école sinistrée, de nos entreprises sacrifiées, de notre patrimoine culturel et naturel dégradé. Nous partons à la reconquête de notre pays pour le retrouver ! “Reconquête !”, c’est le nom de ce nouveau mouvement que j’ai voulu fonder ».

Qui n’a pas lu ou entendu cet appel de Monsieur Z lors de son meeting de Villepinte le 5 décembre dernier, vindicatif, rageur voire guerrier, dans une ambiance tendue et même violente, en forme de faux happening comme pour mieux se convaincre de son importance dans une stature d’homme providentiel taillée beaucoup trop large pour lui. Tout doit être reconquis : des villages aux écoles, de la nature à la souveraineté. Vaste programme aurait dit de Gaulle à qui Monsieur Z, qui ne doute de rien et surtout pas de lui-même, se compare. Très vite et à juste raison, plusieurs commentateurs ont rapproché ce mot incantatoire de la Reconquista castillane de l’époque médiévale même si n’est pas le Cid qui veut.

El Apóstol Santiago a caballo, o Santiago Matamoros
Francisco Camilo, El Apóstol Santiago a caballo, o Santiago Matamoros, 1649, Museo del Prado, Madrid.

Le mouvement qui toucha la péninsule ibérique en réponse à la conquête (711-726) puis à l’occupation musulmane aura quand même duré plus de sept siècles, et pas cinq ans, selon un processus très discontinu contrairement à ce qu’affirma le roman national espagnol. Si la victoire des princes chrétiens à Las Navas de Tolosa (province de Jaen) en 1212 fut décisive dans la mesure où elle participait d’une croisade spécifique reconnue par le pape et où elle permit une sensible avancée sur les terres d’Al Andalus (prise de Cordoue en 1236, de Séville en 1248), elle ne mit nullement fin à la lutte. Pire, ces guerres provoquèrent des problèmes importants et nouveaux au sein des territoires conquis : multiplication des révoltes urbaines en Aragon ou en Castille ; difficultés économiques et fortes récessions après l’expulsion des paysans et des artisans mudejars (musulmans sous domination chrétienne) ; persistance de la division politique de la péninsule (Castille, Aragon, Navarre, Portugal) n’autorisant nullement l’émergence d’une « conscience nationale ». Par ailleurs, durant plus d’un siècle la guerre dut s’interrompre (1350-1460) en raison de la multiplication des rivalités internes et de difficultés propres à chaque principauté.

C’est seulement le mariage d’Isabelle de Castille et de Ferdinand d’Aragon, en 1469 qui permit une sorte d’unification mais uniquement militaire et diplomatique et aboutit à la prise de Grenade en janvier 1492, à l’affirmation du catholicisme comme support idéologique de l’État-nation, au singulier renforcement de la « sainte Inquisition », à l’expulsion rapide des communautés juive (avril 1492) puis musulmane, à l’application marquée des premiers décrets de la limpieza de sangre (pureté du sang) distinguant les « vieux chrétiens » des « nouveaux », juifs marranes et musulmans morisques, le plus souvent convertis par la force, excluant ces derniers des charges publiques et religieuses, en une sorte de préférence « nationale » heureusement poreuse.

Mais la reconquête ce furent aussi et d’abord des milliers de victimes, des populations déplacées, des vies brisées, des exils sans fin, des minorités traquées, des régions dévastées, des zones dépeuplées, des cultures éradiquées. Au nom de Qui déjà ? Comme pour prolonger cette douteuse analogie historique, on rappellera que c’est aussi en raison de la prise de Grenade que les Castillans purent poursuivre leurs conquêtes en direction du Maghreb avant de se lancer dans l’aventure atlantique, investir des territoires inconnus et soumettre les peuples amérindiens. De quoi alimenter les futurs et dangereux fantasmes de Monsieur Z., nouveau matamore (qualificatif qui, étymologiquement, signifie « tueur de Maures »).

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Alain Cabantous

Historien, spécialiste de l'histoire sociale de la culture en Europe (17e-18e s.), professeur émérite ( Paris 1 - Panthéon-Sorbonne et Institut Catholique de Paris). Dernière publication : Les tentations de la chair. Virginité et chasteté (16e-21e siècle) avec François Walter, Paris, Payot, 2019. À paraître : Gibier de potence. Mutineries maritimes et rébellions portuaires (17e-18e), Paris, Cerf.

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