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L’eucharistie, privilège sacerdotal ou bien commun ?

J’ai fait un rêve : des chrétiens lambda se réappropriaient la prière eucharistique, cœur de nos célébrations. Ils s’en imprégnaient, en savouraient l’élan, en redécouvraient la structure interne et, sur ces bases, la réinventaient, la réécrivaient avec leurs mots à eux. Comme Jésus l’a fait au soir de la Cène à partir de ce que les juifs appelaient les « Bénédictions » (Berahkhot en hébreu) où nous pouvons reconnaître la matrice de toutes les prières eucharistiques que nous connaissons.
Pourquoi ce rêve ? Parce que j’ai été frappé par ce qui se passe généralement au moment où l’on entre dans cette phase centrale de la célébration. Sauf exceptions (avec Patrice de la Tour du Pin, Xavier de Chalendar, Jesús Asurmendi et quelques autres qui se sont autorisés à innover), on a le sentiment que beaucoup, dans l’assemblée, « décrochent ». On entre dans une étape rituelle et le rite « c’est l’affaire des prêtres », pense-t-on généralement. Et cela semble le cas même pour des chrétiens très engagés.
Sans doute chacun intérieurement brode sa propre prière. Mais il y a comme une rupture. On entre dans un moment où il n’y a qu’un seul pilote. Certains me diront que, dans la plupart des églises, c’est le cas, non seulement de ce moment, mais de l’ensemble de la célébration. Je ne peux pas m’accommoder de cette dépossession.

Un sacerdoce commun

Car pour moi, comme prêtre, j’ai conscience de participer, fut-ce en la « présidant », à une célébration commune où s’exerce le sacerdoce commun de tous ceux qui forment la communauté.
C’est ensemble, tous ensemble que nous louons Dieu, que nous vivons ce temps de reconnaissance où nous rendons grâce pour toutes les merveilles de la création, celles de notre vie quotidienne et de notre histoire humaine. 
Et tout spécialement pour ce qui nous est venu par Jésus-Christ. Au soir du Jeudi Saint, au milieu des siens, il a vécu avec eux cette grande action de grâce. Conscient de ce qui allait advenir et dont il a pris le risque, au grand dam de ses apôtres, il a porté, en toute liberté, dans ses mots et dans ses mains, à travers le pain rompu et partagé, la remise de lui-même entre les mains du Père. Entraîné vers la mort par la fureur des hommes, il fait de sa vie livrée une vie partagée, fécondante et transmise grâce au souffle de l’Esprit.

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C’est bien lui-même qui s’investit au cœur de cette action de grâce dans le geste du pain rompu et partagé. Je dis bien « geste », car ce n’est pas dans le pain que quelque chose se passe, mais dans le sens qu’il porte, qu’il symbolise et qu’il nous transmet aujourd’hui. C’est la vie de Jésus-Christ, et la nôtre elle aussi invitée à devenir « pain rompu et partagé », qui s’y retrouvent et s’y rencontrent en communion de sens et d’élan. 

Cette eucharistie, avec au centre ce mémorial dynamique, est notre bien commun. 

Elle a une structure interne : de la reconnaissance et de la louange initiales, à travers ce « don de Dieu » dont nous faisons mémoire, la prière devient attente et supplication pour que l’Esprit souffle sur toute l’humanité. Tels sont les trois moments de toute prière eucharistique : préface et action de grâce, mémorial, et prière pour le monde. Pourquoi alors cette dépossession qui en fait une « propriété sacerdotale » ? Pour Joseph Moingt la cause en est le « virage sacrificiel » de l’Eucharistie. Ce tournant où l’Eucharistie se met à être considérée comme un sacrifice. Et l’homme du sacrifice, c’est le prêtre, catégorie présente dans l’Ancien Testament et dans le judaïsme comme dans la plupart des religions, mais jusque-là absente du christianisme des premiers siècles.
Thème présent dans plusieurs écrits de Joseph Moingt, voici en quels termes il l’aborde :

« L’Eucharistie avait, dans ses origines un caractère social et convivial – celui du repas fraternel – […] qu’elle a perdu quand elle est devenue, au bout de plusieurs siècles, un pur “sacrifice” dont l’activité était réservée au sacerdoce consacré. L’Église y a pris un virage mystérique, sacral, qu’elle ne tenait pas de ses origines évangéliques. » 

(Croire quand même, 190)
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Philippe de Champaigne, La Cène, ca 1652, Musée du Louvre

« La communauté célébrante a été dépouillée de sa participation active à l’eucharistie, devenue privilège sacerdotal, puisque seuls les prêtres de l’ancienne loi, purifiés par leur consécration, étaient admis à “se tenir devant Dieu” pour lui offrir les dons des fidèles, privilège hérité par les prêtres de la nouvelle alliance, alors que les simples baptisés ne sont plus considérés comme “saints” ni “purs”, ainsi pourtant que Jésus et les apôtres les déclaraient. […] L’eucharistie est maintenant tournée exclusivement vers la “souffrance volontaire” à laquelle le Christ va se livrer sur la croix. […] La signification du geste institutionnel de Jésus à la cène, dont le pontife à l’autel est censé tenir la place, est profondément altérée. […] L’eucharistie a perdu son caractère festif et sa destination première à rassembler les chrétiens dans l’amitié fraternelle et l’attente joyeuse du banquet du Royaume autour de Jésus. » 

(Croire au Dieu qui vient 2, 193-194)

« Vatican II avait cherché à rendre à l’eucharistie quelque chose de son caractère initial, mais il s’est produit cinquante ans plus tard un retour en arrière sur ce point comme sur beaucoup d’autres et on voudrait donner plus d’importance à la sacralité du geste qu’à la sainteté évangélique. On a donc du chemin à faire, revenir à l’esprit du concile pour repartir de l’avant. Dans le cas de l’eucharistie comme dans celui du baptême, la théologie du sacrement a besoin d’être revisitée par un retour à l’Évangile. […] De même dans le cas de l’eucharistie faudra-t-il donner plus d’importance, accorder une plus grande signification sacramentelle à la présence du Christ à sa communauté, rassemblée pour écouter sa parole et devenir son corps, qu’à la présence rituelle de la chair du Christ dans l’hostie consacrée. » 

(Croire quand même, 190)

« L’Église actuellement ne connaît qu’une forme d’eucharistie, c’est la célébration par un prêtre consacré… Quand on consulte les récits des origines chrétiennes, on ne voit aucun apôtre,
ni quelqu’un d’autre, se mettre à part de la communauté en vertu d’un caractère sacré,
ni agir en tant que ministre d’un culte nouveau, ni accomplir d’actes spécifiquement rituels ; on n’observe aucune trace d’une distinction entre personnes consacrées et non consacrées, […] le cahier des charges d’une institution sacerdotale est vide. » 

(Dieu qui vient à l’homme, 842)

La bénédiction, source de nos eucharisties

Il faut attendre le début du 3e siècle pour voir la distinction clerc-laïc entrer dans l’Église et c’est là où l’on voit apparaître le premier prêtre, qui est l’évêque. En ces temps où, pour de multiples raisons, se cherche un équilibre nouveau entre prêtres et laïcs, mon rêve pourrait-il contribuer à cette recherche ? Il n’est pas difficile à mettre en œuvre. Et, pour y aider, voici une bénédiction juive, ou un ensemble de bénédictions proposée par un ami, fin connaisseur du judaïsme d’hier et d’aujourd’hui. Elle nous livre une des sources de nos eucharisties :

Mains levées en signe de bénédiction, cimetière juif de Ziebice, Pologne

Béni sois-tu, Dieu d’Abraham, Dieu d’Isaac et Dieu de Jacob ! 
Déployant la force de ton bras, tu abaisses les superbes,
tu renverses les puissants de leur trône, tu juges les violents. 
Saint es-tu et redoutable ton Nom. Béni sois-tu, Seigneur, le Dieu-Saint ! 
Béni sois-tu, toi qui nous fais la grâce de la science et de la connaissance ! 
Qui agrées la conversion et qui pardonnes abondamment !
Béni sois-Tu, Seigneur, notre Dieu, Roi de l’univers, qui fais sortir le pain de la terre.
Béni sois-Tu, Seigneur, notre Dieu, Roi de l’univers, qui crées le fruit de la vigne. 
Béni es-Tu, Seigneur, notre Dieu, Roi de l’univers, qui nous as sanctifiés par tes commandements,
as trouvé plaisir en nous et, avec amour et faveur, nous as donné le sabbat en héritage, 
souvenir de l’œuvre de la Création… et souvenir de la sortie d’Égypte.
Béni sois-tu toi qui as fait passer nos pères de l’esclavage à la liberté.
Nous faisons mémoire de leur Pâque, de leur passage,
toi qui les as conduits à travers la Mer Rouge de l’esclavage jusqu’à la terre promise
en les accompagnant dans leur marche au désert.
Béni sois-tu toi qui nous fais passer de la mort à la vie. 
Béni sois-tu, Seigneur, qui aimes la justice !
Béni sois-tu, toi qui apportes la guérison à nos blessures.
Vois notre détresse… Délivre-nous à cause de ton Nom…
Sonne la grande trompette pour notre liberté…
Béni sois-tu, Seigneur, qui rassembles les exilés de ton peuple.
Bénis cette année pour qu’elle soit bonne… Donne rosée et pluie… 
Béni sois-tu, Seigneur qui bénis les années ! 
Béni sois-tu, toi qui écoutes la prière ! 
Écoute, Seigneur notre Dieu, la voix de notre prière…

Donner son sens premier au mot « eucharistie »

Remettre au centre cette dimension de « bénédiction », au sens de « Béni sois-tu Seigneur », cette démarche où nous rendons grâce à Dieu pour tout le bien qui nous vient de lui, c’est redonner son sens, son sens premier au mot « Eucharistie ». De sacrifice, il ne peut en être question qu’au sens de « sacrifice d’action de grâce » :

Tu ne voulais ni sacrifice ni oblation,
tu m’as ouvert l’oreille, tu n’exigeais
ni holocauste ni victime, alors j’ai dit :
Voici, je viens.
Au rouleau du livre il m’est prescrit de faire
tes volontés : mon Dieu, je me suis plu
dans ta loi au profond de mes entrailles.

Psaume 39, 7-9

Car parler de « sacrifice » au sens courant et religieux du terme signifierait que le Christ, dans sa passion et sa mort, offre au Père le poids de souffrance nécessaire pour que l’humanité obtienne son pardon et soit sauvée. C’est malheureusement une compréhension de la rédemption qui court dans les esprits des croyants et de non-croyants depuis des siècles. Et dans la théologie avec Saint Anselme et sa théorie de la satisfaction selon laquelle « le Christ a souffert en tant que substitut de l’humanité, satisfaisant par son infini mérite les exigences requises par la justice divine ».

Et cela ferait du Père « le Dieu pervers » évoqué par Maurice Bellet. Quand Joseph Moingt parle de « tournant sacrificiel » avec les conséquences qu’il a entraînées, il nous invite aussi à une compréhension juste et non sacrificielle du mystère du Christ qui ne s’est pas offert en victime,
et surtout pas en « victime expiatoire », mais est allé librement au bout de son chemin,
dans l’écoute du Père, dans l’amour et la vérité, descendant au plus profond de nos détresses humaines et de la confrontation avec le mal, se remettant entre les mains de Celui qui ouvre l’humanité au souffle libérateur de la résurrection. 

Et parler de « rançon » ou de « rachat » sont à comprendre comme ce qui n’est jamais payé mais comme ce que Dieu accomplit pour ouvrir aux hommes un chemin de liberté les délivrant de tout esclavage. 

Jean-Claude Thomas

Co-fondateur du Centre Pastoral Halles-Beaubourg, avec Xavier de Chalendar, de 1975 à 1983.
Président de l'Arc en Ciel depuis 2003, il a invité fréquemment Joseph Moingt et a animé avec lui plusieurs sessions, de 2006 à 2013.

  1. Gilles Carbonell says:

    Un immense merci pour tout ce que vous apportez ici.
    Il est curieux de constater, chaque fois, que dès que l’on s’abstient de parler de religion, de doctrine, de dogme, de rites, on se sent étrangement proche de l'”Autre”. Quel bonheur !

    1. Vs23 says:

      C’est, au contraire, vraiment triste de voir que parler de religion, de doctrine, de dogme, de rites nous empêche d’être proche de l’autre… le problème vient du fait que certains sont complexés sur ces sujets à cause d’un manque d’instruction religieuse et parfois, plus grave encore, une forme de pauvreté spirituelle (dûe notamment au rejet sans discernement de l’enseignement de l’Eglise et du manque de sacré dans la vie spirituelle).

      Mais nous avons tous en nous des pauvretés. Cependant, ces pauvretés sont là pour être combattues avec le secours et la grâce de notre Seigneur Jésus-Christ et le soutien de nos frères et soeurs dans l’Eglise. Le tout pour notre bien et pour la plus grande gloire du Seigneur, à qui rien ne résiste.

  2. Marie-Françoise says:

    Enfin un prêtre qui a réfléchi à son rôle de « président » de l’assemblée eucharistique et qui a à cœur de faire vivre aux participant(e)s ce qu’ils (elles) célèbrent lors de la prière eucharistique !
    Un grand merci, Jean-Claude Thomas !

  3. SEMENOUX says:

    Merci pour cet article “éclairant”. Je me souviens (j’ai 70 ans) lors de mon passage à ce qui s’appelait alors le “séminaire des jeunes” à Bordeaux , des célébrations avec le père Max Cloupet. À certaines célébrations eucharistiques Il nous sollicitait pour dire avec lui certaines parties de la prière eucharistique. J’ai encore cette sensation qu’à ce moment, mes copains, nous tous présents, nous recevions un don dont nous n’étions pas maîtres, mais qui nous engageait !
    Il se trouve que mon métier m’a amené à fréquenter le clergé régulièrement depuis des décennies. Je n’ai que très rarement rencontré ce souhait de nous faire partager ce qu’est fondamentalement le sacerdoce , le “pontifex”; J’ai rencontré, et je rencontre de plus en plus des prêtres “propriétaires” de leur sacerdoce. Malgré tout cela, la graine de la Foi au Christ n’est pas totalement étouffé, mais que de cicatrices sur un corps qui a reçu tant de dons !

  4. Vs23 says:

    Comme d’habitude, des articles émanant de personnes qui n’ont rien compris et qui se confortent dans leur ignorance. Ce qui me met le plus mal à l’aise c’est que cette attitude est caractérisée par l’orgueil de se croire grand réformateur, et de passer son temps à critiquer l’Eglise au lieu de simplement s’instruire et chercher à comprendre, en toute humilité. Mais, ayant beaucoup fréquenté des communautés comme St Merry, je me rends comte que cette attitude y est coutumière et que, tout comme le sacré, l’humilité y est tout particulièrement absente.

    Je suis un fidèle dans une paroisse “normale” qui a pour seul objectif de chercher et de vivre avec le Christ en vérité. Les Chrétiens avec qui je vis (et, contrairement à ce qui est avancé dans cet article, sûrement beaucoup d’autres, j’en discuterai davantage à l’avenir afin de me faire une idée de la situation) n’ont aucun problème avec a liturgie eucharistique telle qu’elle est célébrée actuellement et, si nous prenons la liturgie en général, nous sommes portés spirituellement par elle.

    Je pense qu’il est très important de s’intéresser, de s’instruire et de prier à propos de la tradition de l’Eglise ainsi que de son enseignement contemporain afin d’en recueillir tous les fruits et se constituer un bagage spirituellement et intellectuellement solide avant de se lancer dans la critique et d’éventuellement tourner le dos à telle ou telle chose.

    Mais ce que j’ai vu dans les communautés dites “progressistes” n’a rien à voir avec cela. Des laïcs comme des consacrés ont rejeté sans discernement toute chose issue de la tradition de l’Eglise (et même de son. enseignement contemporain !) pour “faire du neuf”. C’est une attitude qui est dangereuse pour la continuité de la transmission du message de l’Evangile et qui est néfaste pour les jeunes Chrétiens et davantage encore pour les athées ou les personnes d’autres religions à qui l’on n’enseigne plus le vrai message avec toute sa force et sa beauté (sacrée et évangélique).

    En dernier lieu, je trouve irréfléchie cette mode qui consiste à toujours vouloir revenir à l’Eglise primitive comme si elle était un modèle de perfection. Les “progressistes” déplorent le soi-disant “retour en arrière” que nous vivons en ce moment. Mais croire que l’Eglise primitive est un modèle, voilà le véritable retour en arrière ! C’est oublier que l’histoire de l’Eglise et l’histoire de sa relation avec le Christ (et l’on peut aisément faire le parallèle dans notre vie personnelle dans le Christ) est caractérisée par des découvertes, des enseignements, un perfectionnement théologique et spirituel qui sont une succession de grâces données par le Seigneur au fil des siècles. Tout cela, qui a constitué le magistère de l’Eglise, est un cadeau que le Seigneur a fait à son Eglise pour nous permettre de nous rapprocher davantage de Lui et vivre encore plus profondément dans notre relation avec Lui. Ce cadeau, comme je le disais plus haut, il faut s’en instruire, se l’approprier, le préserver, et enfin, l’aborder dans l’humilité et la prière. Certes, l’Eglise primitive est riche d’enseignement aussi, notamment sur le plan évangélique. Mais tout n’est pas bon à prendre, et la façon dont elle est idôlâtrée aujourd’hui par les progressistes et les protestants est une erreur de discernement.

    Chers frères et soeurs en Christ, ne prenez pas ce commentaire comme une insulte ou une provocation. J’ai juste voulu m’exprimer en toute liberté en usant de cette grâce que nous avons, dans notre Eglise, de pouvoir débattre et s’enrichir mutuellement dans le dialogue.

    Que le Seigneur vous bénisse et vous garde, et vous guide sur son chemin de vérité.

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