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Le sacré, de la séparation à la relation

L’espace sacré n’est pas l’espace du culte, du temple et de toutes les règles qui sont associées à la révérence rendue à Dieu. Le vrai sacré, selon le prophète Isaïe et Jésus, est au cœur de notre histoire humaine, là où bat le cœur de Dieu. Et selon Joseph Moingt, le sacré se situe avant tout dans la relation aux autres. L’espace sacré, c’est celui que Paul appelle le corps du Christ, corps que forme la multitude de ceux qui apprennent à se conduire en frères.

Qu’est ce que le « sacré ? 
Dans le dictionnaire Larousse, la définition est la suivante :

Qui appartient au domaine séparé, intangible et inviolable du religieux et qui doit inspirer crainte et respect (par opposition à profane) 

Dictionnaire Larousse
El Greco-Jesus chassant les marchands du temple
El Greco, Les marchands du Temple, 1600, huile sur Canevas, National Gallery, Londres

Jésus, à la suite des prophètes, me semble modifier profondément cette notion. Et cette remise en cause est une des raisons de l’affrontement qui a entraîné sa mort, le conflit avec les religieux de Jérusalem, prêtres, scribes et pharisiens. Pour ceux qu’il affronte, le sacré est ce que j’appellerais « l’espace de Dieu » et, en priorité, l’espace du culte et le Temple. Mais sont aussi considérées comme sacrées toutes les règles qui sont associés à la révérence rendue à Dieu et qui inscrivent la relation des hommes avec Lui en priorité dans les rites à observer, les lois qui régissent le comportement de chacun et notamment, dans ce monde juif, les règles de pureté.
Jésus, dans ses gestes et sa parole, montre que, pour lui, « l’espace de Dieu » n’est pas celui-là. Il conteste les règles et les exclusions qui sont la norme dans l’espace du Temple, il en chasse les marchands de bétail, pourtant essentiels pour les sacrifices, et déclare : « Enlevez cela d’ici ! Il est écrit : « Ma maison sera appelée maison de prière pour toutes les nations. » Mais vous, vous en faites une caverne de bandits ! » (Marc 11,17).

Au-delà de ce geste, il étend cette remise en cause aux autres règles «sacrées», comme le respect légaliste du Sabbat, les lois régissant l’alimentation, la pureté et la relation des juifs avec les non juifs.
Il les bouscule dans sa manière de se comporter : il s’invite chez Zachée, qui est le premier surpris de le voir transgresser la loi interdisant de fréquenter les publicains, des impurs, des pécheurs (Luc 19,7). Il parle à la Samaritaine, qui s’en étonne elles aussi : « Comment ! Toi, un Juif, tu me demandes à boire, à moi, une Samaritaine ? » – En effet, les Juifs ne fréquentent pas les Samaritains. (Jean 4,9).
Il critique ouvertement ces lois et l’état d’esprit qui va avec, en apostrophant ceux qui s’en réclament. : « Les scribes et les pharisiens enseignent dans la chaire de Moïse… Ils attachent de pesants fardeaux, difficiles à porter, et ils en chargent les épaules des gens ; mais eux-mêmes ne veulent pas les remuer du doigt… Malheureux êtes-vous, scribes et pharisiens hypocrites, parce que vous fermez à clé le royaume des Cieux devant les hommes ; vous-mêmes, en effet, n’y entrez pas, et vous ne laissez pas entrer ceux qui veulent entrer ! (Matthieu, 23,2… 13). De Zachée, il dit : « Celui-ci aussi est un fils d’Abraham ! » (Luc 19,9).  Et il affirme à la Samaritaine :

« Femme, crois-moi : l’heure vient où vous n’irez plus ni sur cette montagne ni à Jérusalem pour adorer le Père. Mais l’heure vient – et c’est maintenant – où les vrais adorateurs adoreront le Père en esprit et vérité : tels sont les adorateurs que recherche le Père. Dieu est esprit, et ceux qui l’adorent, c’est en esprit et vérité qu’ils doivent l’adorer. »

Jn 4, 21-24
Rembrandt, Le bon Samaritain, 1630
Wallace Collection, Londres.

En s’attaquant au sacré, celui du Temple et de la Loi, Jésus voit se dresser contre lui les tenants et les défenseurs du sacré traditionnel. Car il invite à percevoir que « l’espace de Dieu » n’est pas là où on le situe d’habitude, dans les actes et les lois de la religion, mais dans les relations entre les hommes et, tout particulièrement, dans la mise en œuvre du deuxième commandement, dont il dit qu’il est « semblable au premier ».
L’exemple le plus clair en est « la Parabole du Bon Samaritain ». Jésus retourne la question qui lui est posée : « Qui est mon prochain ? »  et la transforme en : « Qui s’est fait proche de l’homme tombé entre les mains des brigands ? ».
Dans le cours de la parabole, il met en scène des hommes du sacré qui font l’inverse de ce que ce commandement les appelle à faire : « Un homme descendait de Jérusalem à Jéricho, et il tomba sur des bandits ; ceux-ci, après l’avoir dépouillé et roué de coups, s’en allèrent, le laissant à moitié mort. Par hasard, un prêtre descendait par ce chemin ; il le vit et passa de l’autre côté. De même un lévite arriva à cet endroit ; il le vit et passa de l’autre côté (Luc 10, 30-32) ».
Pourquoi agissent-ils ainsi ? Aujourd’hui nous dirions : « Par manque de compassion ». Mais pour les auditeurs de Jésus, comme il s’agit d’un prêtre et d’un lévite, autre chose est en jeu : « Pour eux, toucher quelqu’un d’ensanglanté, c’était contracter une impureté qui les rendait inaptes aux fonctions religieuses ». Tel était en effet le code à respecter à l’époque. A l’opposé, qui est celui trouve les gestes justes, adaptés à la situation, « les gestes sauveurs » pourrions-nous dire ? Un Samaritain qui passait par là ! Dans cette histoire, ce qui est en accord avec Dieu passe par les mains d’un hérétique ! Le sacré n’est pas là où le prêtre et le lévite le mettent, dans le strict respect du code de pureté, mais dans les gestes de compassion de cet homme qui n’a pourtant que ses yeux pour voir et ses mains pour soutenir.


On est au cœur de ce deuxième commandement, semblable au premier ! Ces paroles ont créé la surprise chez les auditeurs de Jésus et, bien sûr, elles ont dû scandaliser les prêtres et les lévites, directement concernés par le propos.
Le risque énorme pris par Jésus lorsqu’il s’exprime ainsi devant la foule n’est rien moins que le risque de sa vie. J’en suis convaincu, la raison première de son arrestation et de sa condamnation à mort est ce qui, dans ses paroles et sa manière d’agir, est ressenti comme un blasphème.
Quoi ? Le vrai Dieu ne serait pas celui qui se sent honoré par la multiplicité des sacrifices offerts par les mains des prêtres et des lévites ?
Quoi ? Le vrai Dieu ne serait pas celui qui a une préférence pour les « justes » respectueux du sacré et des prescriptions religieuses ?
Et bien « Non ». Tous les gestes et les paroles de Jésus le montrent.

Ce renversement me fait penser à l’admirable texte d’Isaïe :

Voilà la parole du Seigneur : « Ces gens-là disent qu’ils me prient tous les jours, qu’ils ont envie de connaître mes chemins, comme un peuple qui pratique la justice. Ils attendent de moi des jugements et prétendent mettre leur plaisir dans la proximité de Dieu.[…]Quand ils jeûnent et se prosternent jusqu’à terre, c’est pour que je les voie et que je les récompense. Mais le jour de votre jeûne, vous savez bien tomber sur une bonne affaire et en profiter, et tous vos gens de peine, vous les brutalisez ! […]Le jeûne qui me plaît, n’est-ce pas plutôt ceci : faire tomber les chaînes injustes, délier les attaches du joug, rendre la liberté aux opprimés, briser tous les jougs ? N’est-ce pas partager ton pain avec celui qui a faim, accueillir chez toi les pauvres sans abri, couvrir celui que tu verras sans vêtement, ne pas te dérober à ton semblable ? Si tu agis ainsi, ta lumière jaillira comme l’aurore, et tes forces reviendront vite. Devant toi marchera ta justice, et la gloire du Seigneur fermera la marche. […] Si tu cèdes à l’affamé ta propre bouchée et si tu rassasies le gosier de l’humilié, ta lumière se lèvera dans les ténèbres, ton obscurité sera comme un midi.

ISAÏE 58, 2-10
Le prophète Isaïe (mosaïque), 537-545, Basilique San Vitale Ravenne

Nous le chantons aujourd’hui (« Ta nuit sera lumière de midi », inspiré de ce texte d’Isaïe), le vrai sacré, pour Jésus et pour des prophètes comme Isaïe, est au cœur de notre histoire humaine, là où bat le cœur de Dieu. Il n’est pas dans ce qui est séparé, codifié, aux mains de certains. Il n’est pas manipulable mais il est là où se construit le « nous » d’une humanité véritable, en communion avec toute la création.

Le sacré, dit Joseph Moingt, « se situe avant tout dans la relation aux autres ; parce que l’espace sacré n’est pas le temple matériel. L’espace sacré, nous le lisons notamment dans St Paul, c’est notre corps, notre corps individuel et c’est le corps social que nous formons les uns avec les autres.
L’espace sacré, c’est celui que Paul appelle le corps du Christ et qu’est-ce que le corps du Christ ? Eh bien, c’est l’ensemble de ceux qui s’unissent les uns les autres, en vue de rayonner la fraternité autour d’eux, des chrétiens rassemblés par l’amour, le souvenir de Jésus. Quand, en Cor 11, Saint Paul fait le récit de l’institution de l’Eucharistie, il invite à respecter le corps du Christ. Le commentaire traditionnel est de reconnaître que l’Eucharistie est bien le corps du Christ, le corps individuel du Christ.

Mais non, ce n’est pas du tout la pensée de Paul. Qu’est-ce qu’il nous dit ? Quand vous vous réunissez pour commémorer le souvenir du Seigneur, attendez-vous les uns les autres. Ne commencez pas à manger dès que vous arrivez sans vous occuper de ceux qui ne sont pas là et qui vont arriver les derniers. Attendez-vous les uns les autres. L’Eucharistie nous apprend à respecter le corps que nous formons quand nous nous rassemblons autour de Jésus.
C’est cela le corps du Christ qui se noue dans le souvenir de Jésus, son souvenir et son attente, le Christ à venir, c’est-à-dire avec tous ces hommes qui nous entourent, qui sont appelés eux aussi à entrer dans le corps du Christ, à former avec nous une seule et même humanité. C’est cela la véritable compréhension du sacré chrétien.
Jésus a donc sécularisé lui-même le sacré. Le sacré n’est pas le temple de pierre, le sacré c’est le corps que forme la multitude de ceux qui apprennent à se conduire les uns envers les autres en frères. Pour le faire également avec ceux qui ne sont pas là… qui sont cependant les enfants du même Père… »
[1]J. Moingt, « L’humanisme évangélique », 27 mars 2011, Rencontre de la Communauté Chrétienne dans la Cité .
Ceci nous invite, tous et chacun, à situer le sacré là où Jésus le situe, à vivre ce déplacement, cette « migration du sacré », pour y accorder nos perceptions, nos réflexes et nos comportements.

Notes

Notes
1 J. Moingt, « L’humanisme évangélique », 27 mars 2011, Rencontre de la Communauté Chrétienne dans la Cité
Jean-Claude Thomas

Co-fondateur du Centre Pastoral Halles-Beaubourg, avec Xavier de Chalendar, de 1975 à 1983.
Président de l'Arc en Ciel depuis 2003, il a invité fréquemment Joseph Moingt et a animé avec lui plusieurs sessions, de 2006 à 2013.

  1. Claude VIBERT says:

    Considérer le Corps du Christ comme le vrai sacré ! D’accord à condition de s’entendre sur le sens du mot corps. Ce mot est largement polysémique : pour un physicien le corps est un objet matériel, localisé dans l’espace-temps et doté d’une masse. Le corps du Christ a bien été un corps physique il y a deux mille ans mais ce n’est pas en ce sens que Paul l’emploie.
    Pour un médecin, le corps est un ensemble organique et structuré d’organes concourant à l’unité et à la vie de ce corps. En ce sens le Jésus prépascal a bien été un corps mais il ne l’est plus.
    Plus simplement, je propose de définir le corps comme ce qui permet à un être d’entrer en relation avec d’autre corps et d’être ainsi reconnu. Cela permet alors de donner un sens à l’expression “vous êtes le corps du Christ” car c’est en expérimentant la relation entre les membres fraternels qui se disent frères en Jésus, que nous entrons en relation avec Lui et qu’ainsi nous formons corps avec Lui. et nous reconnaissons dans l’Esprit, fils du même Père.

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